Le mystérieux voyageur

Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur – Maurice Leblanc

En version audio, texte lu par Christian :

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.


Disponible également en téléchargement au format mp3.
Source LibriVox

En version texte :

Pierre Lafitte et Cie, 1907 (pp. 109-135).
Source : Wikisource / Arsène Lupin gentleman-cambrioleur / Le mystérieux voyageur.

Les textes sont disponibles sous licence Creative Commons Attribution-partage dans les mêmes conditions ; d’autres conditions peuvent s’appliquer. Voyez les conditions d’utilisation pour plus de détails.

Le mystérieux voyageur

La veille, j’avais envoyé mon automobile à Rouen par la route. Je devais l’y rejoindre en chemin de fer, et, de là, me rendre chez des amis qui habitent les bords de la Seine.

Or, à Paris, quelques minutes avant le départ, sept messieurs envahirent mon compartiment ; cinq d’entre eux fumaient. Si court que soit le trajet en rapide, la perspective de l’effectuer en une telle compagnie me fut désagréable, d’autant que le wagon, d’ancien modèle, n’avait pas de couloir. Je pris donc mon pardessus, mes journaux, mon indicateur, et me réfugiai dans un des compartiments voisins.

Une dame s’y trouvait. À ma vue, elle eut un geste de contrariété qui ne m’échappa point, et elle se pencha vers un monsieur planté sur le marchepied, son mari, sans doute, qui l’avait accompagnée à la gare. Le monsieur m’observa et l’examen se termina probablement à mon avantage, car il parla bas à sa femme, en souriant, de l’air dont on rassure un enfant qui a peur. Elle sourit à son tour, et me glissa un œil amical, comme si elle comprenait tout à coup que j’étais un de ces galants hommes avec qui une femme peut rester enfermée deux heures durant, dans une petite boîte de six pieds carrés, sans avoir rien à craindre.

Son mari lui dit :

— Tu ne m’en voudras pas, ma chérie, mais j’ai un rendez-vous urgent, et je ne puis attendre.

Il l’embrassa affectueusement, et s’en alla. Sa femme lui envoya par la fenêtre de petits baisers discrets, et agita son mouchoir.

Mais un coup de sifflet retentit. Le train s’ébranla.

À ce moment précis, et malgré les protestations des employés, la porte s’ouvrit, et un homme surgit dans notre compartiment. Ma compagne, qui était debout alors et rangeait ses affaires le long du filet, poussa un cri de terreur et tomba sur la banquette.

Je ne suis pas poltron, loin de là, mais j’avoue que ces irruptions de la dernière heure sont toujours pénibles. Elles semblent équivoques, peu naturelles. Il doit y avoir quelque chose là-dessous, sans quoi…

L’aspect du nouveau venu cependant, et son attitude, eussent plutôt atténué la mauvaise impression produite par son acte. De la correction, de l’élégance presque, une cravate de bon goût, des gants propres, un visage énergique… Mais, au fait, où diable avais-je vu ce visage ? Car, le doute n’était point possible, je l’avais vu. Du moins, plus exactement, je retrouvais en moi la sorte de souvenir que laisse la vision d’un portrait plusieurs fois aperçu et dont on n’a jamais contemplé l’original. Et, en même temps, je sentais l’inutilité de tout effort de mémoire, tellement ce souvenir était inconsistant et vague.

Mais, ayant reporté mon attention sur la dame, je fus stupéfait de sa pâleur et du bouleversement de ses traits. Elle regardait son voisin — ils étaient assis du même côté — avec une expression de réel effroi, et je constatai qu’une de ses mains, toute tremblante, se glissait vers un petit sac de voyage posé sur la banquette à vingt centimètres de ses genoux. Elle finit par le saisir et nerveusement l’attira contre elle.

Nos yeux se rencontrèrent, et je lus dans les siens tant de malaise et d’anxiété, que je ne pus m’empêcher de lui dire :

— Vous n’êtes pas souffrante, Madame ?… Dois-je ouvrir cette fenêtre ?

Sans me répondre, elle me désigna d’un geste craintif l’individu. Je souris comme avait fait son mari, haussai les épaules et lui expliquai par signes qu’elle n’avait rien à redouter, que j’étais là, et d’ailleurs que ce monsieur semblait bien inoffensif.

À cet instant, il se tourna vers nous, l’un après l’autre nous considéra des pieds à la tête, puis se renfonça dans son coin et ne bougea plus.

Il y eut un silence, mais la dame, comme si elle avait ramassé toute son énergie pour accomplir un acte désespéré, me dit d’une voix à peine intelligible :

— Vous savez qu’il est dans notre train ?

— Qui ?

— Mais lui… lui… je vous assure.

— Qui, lui ?

— Arsène Lupin !

Elle n’avait pas quitté des yeux le voyageur et c’était à lui plutôt qu’à moi qu’elle lança les syllabes de ce nom inquiétant.

Il baissa son chapeau sur son nez. Était-ce pour masquer son trouble ou, simplement, se préparait-il à dormir ?

Je fis cette objection :

— Arsène Lupin a été condamné hier, par contumace, à vingt ans de travaux forcés. Il est donc peu probable qu’il commette aujourd’hui l’imprudence de se montrer en public. En outre, les journaux n’ont-ils pas signalé sa présence en Turquie, cet hiver, depuis sa fameuse évasion de la Santé ?

— Il se trouve dans ce train, répéta la dame, avec l’intention de plus en plus marquée d’être entendue de notre compagnon, mon mari est sous-directeur aux services pénitentiaires, et c’est le commissaire de la gare lui-même qui nous a dit qu’on cherchait Arsène Lupin.

— Ce n’est pas une raison…

— On l’a rencontré dans la salle des Pas-Perdus. Il a pris un billet de première classe pour Rouen.

— Il était facile de mettre la main sur lui.

— Il a disparu. Le contrôleur, à l’entrée des salles d’attente, ne l’a pas vu, mais on supposait qu’il avait passé par les quais de banlieue, et qu’il était monté dans l’express qui part dix minutes après nous.

— En ce cas, on l’y aura pincé.

— Et si, au dernier moment, il a sauté de cet express pour venir ici, dans notre train… comme c’est probable… comme c’est certain ?

— En ce cas, c’est ici qu’il sera pincé. Car les employés et les agents n’auront pas manqué de voir ce passage d’un train dans l’autre, et, lorsque nous arriverons à Rouen, on le cueillera bien proprement.

— Lui, jamais ! il trouvera le moyen de s’échapper encore.

— En ce cas, je lui souhaite bon voyage.

— Mais d’ici là, tout ce qu’il peut faire !

— Quoi ?

— Est-ce que je sais ? il faut s’attendre à tout !

Elle était très agitée, et de fait la situation justifiait jusqu’à un certain point cette surexcitation nerveuse. Presque malgré moi, je lui dis :

— Il y a en effet des coïncidences curieuses… Mais tranquillisez-vous. En admettant qu’Arsène Lupin soit dans un de ces wagons, il s’y tiendra bien sage, et, plutôt que de s’attirer de nouveaux ennuis, il n’aura pas d’autre idée que d’éviter le péril qui le menace.

Mes paroles ne la rassurèrent point. Cependant elle se tut, craignant sans doute d’être indiscrète.

Moi, je dépliai mes journaux et lus les comptes rendus du procès d’Arsène Lupin. Comme ils ne contenaient rien que l’on ne connût déjà, ils ne m’intéressèrent que médiocrement. En outre, j’étais fatigué, j’avais mal dormi, je sentis mes paupières s’alourdir et ma tête s’incliner.

— Mais, Monsieur, vous n’allez pas dormir !

La dame m’arrachait mes journaux et me regardait avec indignation.

— Évidemment non, répondis-je, je n’en ai aucune envie.

— Ce serait de la dernière imprudence, me dit-elle.

— De la dernière, répétai-je.

Et je luttai énergiquement, m’accrochant au paysage, aux nuées qui rayaient le ciel. Et bientôt tout cela se brouilla dans l’espace, l’image de la dame agitée et du monsieur assoupi s’effaça dans mon esprit, et ce fut en moi le grand, le profond silence du sommeil.

Des rêves inconsistants et légers bientôt l’agrémentèrent, un être qui jouait le rôle et portait le nom d’Arsène Lupin y tenait une certaine place. Il évoluait à l’horizon, le dos chargé d’objets précieux, traversait des murs et démeublait des châteaux.

Mais la silhouette de cet être, qui n’était d’ailleurs plus Arsène Lupin, se précisa. Il venait vers moi, devenait de plus en plus grand, sautait dans le wagon avec une incroyable agilité, et retombait en plein sur ma poitrine.

Une vive douleur… un cri déchirant… Je me réveillai. L’homme, le voyageur, un genou sur ma poitrine, me serrait à la gorge.

Je vis cela très vaguement, car mes yeux étaient injectés de sang. Je vis aussi la dame qui se convulsait dans un coin, en proie à une attaque de nerfs. Je n’essayai même pas de résister. D’ailleurs, je n’en aurais pas eu la force : mes tempes bourdonnaient, je suffoquais… je râlais… Une minute encore… et c’était l’asphyxie.

L’homme dut le sentir. Il relâcha son étreinte. Sans s’écarter, de la main droite, il tendit une corde où il avait préparé un nœud coulant, et, d’un geste sec, il me lia les deux poignets. En un instant, je fus garrotté, bâillonné, immobilisé.

Et il accomplit cette besogne de la façon la plus naturelle du monde, avec une aisance où se révélait le savoir d’un maître, d’un professionnel du vol et du crime. Pas un mot, pas un mouvement fébrile. Du sang-froid et de l’audace. Et j’étais là, sur la banquette, ficelé comme une momie, moi, Arsène Lupin !

En vérité, il y avait de quoi rire. Et, malgré la gravité des circonstances, je n’étais pas sans apprécier tout ce que la situation comportait d’ironique et de savoureux. Arsène Lupin roulé comme un novice ! dévalisé comme le premier venu — car, bien entendu, le bandit m’allégea de ma bourse et de mon portefeuille ! Arsène Lupin, victime à son tour, dupé, vaincu… Quelle aventure !

Restait la dame. Il n’y prêta même pas attention. Il se contenta de ramasser la petite sacoche qui gisait sur le tapis et d’en extraire les bijoux, porte-monnaie, bibelots d’or et d’argent qu’elle contenait. La dame ouvrit un œil, tressaillit d’épouvante, ôta ses bagues et les tendit à l’homme comme si elle avait voulu lui épargner tout effort inutile. Il prit les bagues et la regarda : elle s’évanouit.

Alors, toujours silencieux et tranquille, sans plus s’occuper de nous, il regagna sa place, alluma une cigarette et se livra à un examen approfondi des trésors qu’il avait conquis, examen qui parut le satisfaire entièrement.

J’étais beaucoup moins satisfait. Je ne parle pas des douze mille francs dont on m’avait indûment dépouillé : c’était un dommage que je n’acceptais que momentanément, et je comptais bien que ces douze mille francs rentreraient en ma possession dans le plus bref délai, ainsi que les papiers fort importants que renfermait mon portefeuille : projets, devis, adresses, listes de correspondants, lettres compromettantes. Mais, pour le moment, un souci plus immédiat et plus sérieux me tracassait :

Qu’allait-il se produire ?

Comme bien l’on pense, l’agitation causée par mon passage à travers la gare Saint-Lazare ne m’avait pas échappé. Invité chez des amis que je fréquentais sous le nom de Guillaume Berlat, et pour qui ma ressemblance avec Arsène Lupin était un sujet de plaisanteries affectueuses, je n’avais pu me grimer à ma guise, et ma présence avait été signalée. En outre, on avait vu un homme, Arsène Lupin sans doute, se précipiter de l’express dans le rapide. Donc, inévitablement, fatalement, le commissaire de police de Rouen, prévenu par télégramme, et assisté d’un nombre respectable d’agents, se trouverait à l’arrivée du train, interrogerait les voyageurs suspects, et procéderait à une revue minutieuse des wagons.

Tout cela, je le prévoyais, et je ne m’en étais pas trop ému, certain que la police de Rouen ne serait pas plus perspicace que celle de Paris, et que je saurais bien passer inaperçu, — ne me suffirait-il pas, à la sortie, de montrer négligemment ma carte de député, grâce à laquelle j’avais déjà inspiré toute confiance au contrôleur de Saint-Lazare ? — Mais combien les choses avaient changé ! Je n’étais plus libre. Impossible de tenter un de mes coups habituels. Dans un des wagons, le commissaire découvrirait le sieur Arsène Lupin qu’un hasard propice lui envoyait pieds et poings liés, docile comme un agneau, empaqueté, tout préparé. Il n’aurait qu’à en prendre livraison, comme on reçoit un colis postal qui vous est adressé en gare, bourriche de gibier ou panier de fruits et légumes.

Et pour éviter ce fâcheux dénouement, que pouvais-je, entortillé dans mes bandelettes ?

Et le rapide filait vers Rouen, unique et prochaine station, brûlait Vernon, Saint-Pierre.

Un autre problème m’intriguait, où j’étais moins directement intéressé, mais dont la solution éveillait ma curiosité de professionnel. Quelles étaient les intentions de mon compagnon ?

J’aurais été seul qu’il eût eu le temps, à Rouen, de descendre en toute tranquillité. Mais la dame ? À peine la portière serait-elle ouverte, la dame, si sage et si humble en ce moment, crierait, se démènerait, appellerait au secours !

Et de là mon étonnement ! pourquoi ne la réduisait-il pas à la même impuissance que moi, ce qui lui aurait donné le loisir de disparaître avant qu’on se fût aperçu de son double méfait ?

Il fumait toujours, les yeux fixés sur l’espace qu’une pluie hésitante commençait à rayer de grandes lignes obliques. Une fois cependant il se détourna, saisit mon indicateur et le consulta.

La dame, elle, s’efforçait de rester évanouie, pour rassurer son ennemi. Mais des quintes de toux, provoquées par la fumée, démentaient cet évanouissement.

Quant à moi, j’étais fort mal à l’aise, et très courbaturé. Et je songeais… je combinais…

Pont-de-l’Arche, Oissel… Le rapide se hâtait, joyeux, ivre de vitesse.

Saint-Étienne… À cet instant, l’homme se leva, et fit deux pas vers nous, ce à quoi la dame s’empressa de répondre par un nouveau cri et par un évanouissement non simulé.

Mais quel était son but, à lui ? Il baissa la glace de notre côté. La pluie maintenant tombait avec rage, et son geste marqua l’ennui qu’il éprouvait à n’avoir ni parapluie ni pardessus. Il jeta les yeux sur le filet : l’en-cas de la dame s’y trouvait. Il le prit. Il prit également mon pardessus et s’en vêtit.

On traversait la Seine. Il retroussa le bas de son pantalon, puis se penchant, il souleva le loquet extérieur.

Allait-il se jeter sur la voie ? À cette vitesse c’eût été la mort certaine. On s’engouffra dans le tunnel percé sous la côte Sainte-Catherine. L’homme entr’ouvrit la portière et, du pied, tâta la première marche. Quelle folie ! Les ténèbres, la fumée, le vacarme, tout cela donnait à une telle tentative une apparence fantastique. Mais, tout à coup, le train ralentit, les westinghouse s’opposèrent à l’effort des roues. En une minute l’allure devint normale, diminua encore. Sans aucun doute des travaux de consolidation étaient projetés dans cette partie du tunnel, qui nécessitaient le passage ralenti des trains, depuis quelques jours peut-être, et l’homme le savait.

Il n’eut donc qu’à poser l’autre pied sur la marche, à descendre sur la seconde et à s’en aller paisiblement, non sans avoir au préalable rabattu le loquet et refermé la portière.

À peine avait-il disparu que du jour éclaira la fumée plus blanche. On déboucha dans une vallée. Encore un tunnel et nous étions à Rouen.

Aussitôt la dame recouvra ses esprits et son premier soin fut de se lamenter sur la perte de ses bijoux. Je l’implorai des yeux. Elle comprit et me délivra du bâillon qui m’étouffait. Elle voulait aussi dénouer mes liens, je l’en empêchai.

— Non, non, il faut que la police voie les choses en l’état. Je désire qu’elle soit édifiée sur ce gredin.

— Et si je tirais la sonnette d’alarme ?

— Trop tard, il fallait y penser pendant qu’il m’attaquait.

— Mais il m’aurait tuée ! Ah ! Monsieur, vous l’avais-je dit qu’il voyageait dans ce train ! Je l’ai reconnu tout de suite, d’après son portrait. Et le voilà parti avec mes bijoux.

— On le retrouvera, n’ayez pas peur.

— Retrouver Arsène Lupin ! Jamais.

— Cela dépend de vous, Madame. Écoutez. Dès l’arrivée, soyez à la portière, et appelez, faites du bruit. Des agents et des employés viendront. Racontez alors ce que vous avez vu, en quelques mots, l’agression dont j’ai été victime et la fuite d’Arsène Lupin. Donnez son signalement, un chapeau mou, un parapluie — le vôtre — un pardessus gris à taille.

— Le vôtre, dit-elle.

— Comment, le mien ? Mais non, le sien. Moi, je n’en avais pas.

— Il m’avait semblé qu’il n’en avait pas non plus quand il est monté.

— Si, si… à moins que ce ne soit un vêtement oublié dans le filet. En tout cas, il l’avait quand il est descendu, et c’est là l’essentiel… un pardessus gris, à taille, rappelez-vous… Ah ! j’oubliais… dites votre nom, dès l’abord. Les fonctions de votre mari stimuleront le zèle de tous ces gens.

On arrivait. Elle se penchait déjà à la portière. Je repris d’une voix un peu forte, presque impérieuse, pour que mes paroles se gravassent bien dans son cerveau.

— Dites aussi mon nom, Guillaume Berlat. Au besoin, dites que vous me connaissez… Cela nous gagnera du temps… il faut qu’on expédie l’enquête préliminaire… l’important c’est la poursuite d’Arsène Lupin… vos bijoux… Il n’y a pas d’erreur, n’est-ce pas ? Guillaume Berlat, un ami de votre mari.

— Entendu… Guillaume Berlat.

Elle appelait déjà et gesticulait. Le train n’avait pas stoppé qu’un monsieur montait, suivi de plusieurs hommes. L’heure critique sonnait.

Haletante, la dame s’écria :

— Arsène Lupin… il nous a attaqués… il a volé mes bijoux… Je suis madame Renaud… mon mari est sous-directeur des services pénitentiaires… Ah ! tenez, voici précisément mon frère, Georges Ardelle, directeur du Crédit Rouennais… vous devez savoir…

Elle embrassa un jeune homme qui venait de nous rejoindre, et que le commissaire salua, et elle reprit, éplorée :

— Oui, Arsène Lupin… tandis que Monsieur dormait, il s’est jeté à sa gorge… M. Berlat, un ami de mon mari.

Le commissaire demanda :

— Mais où est-il, Arsène Lupin ?

— Il a sauté du train sous le tunnel, après la Seine.

— Êtes-vous sûre que ce soit lui ?

— Si j’en suis sûre ! Je l’ai parfaitement reconnu. D’ailleurs on l’a vu à la gare Saint-Lazare. Il avait un chapeau mou…

— Non pas… un chapeau de feutre dur, comme celui-ci, rectifia le commissaire en désignant mon chapeau.

— Un chapeau mou, je l’affirme, répéta madame Renaud, et un pardessus gris à taille.

— En effet, murmura le commissaire, le télégramme signale ce pardessus gris, à taille et à col de velours noir.

— À col de velours noir, justement, s’écria madame Renaud triomphante.

Je respirai. Ah ! la brave, l’excellente amie que j’avais là !

Les agents cependant m’avaient débarrassé de mes entraves. Je me mordis violemment les lèvres, du sang coula. Courbé en deux, le mouchoir sur la bouche, comme il convient à un individu qui est resté longtemps dans une position incommode, et qui porte au visage la marque sanglante du bâillon, je dis au commissaire, d’une voix affaiblie :

— Monsieur, c’était Arsène Lupin, il n’y a pas de doute… En faisant diligence on le rattrapera… Je crois que je puis vous être d’une certaine utilité…

Le wagon qui devait servir aux constatations de la justice fut détaché. Le train continua vers le Havre. On nous conduisit vers le bureau du chef de gare, à travers la foule des curieux qui encombrait le quai.

À ce moment, j’eus une hésitation. Sous un prétexte quelconque, je pouvais m’éloigner, retrouver mon automobile et filer. Attendre était dangereux. Qu’un incident se produisît, qu’une dépêche survînt de Paris, et j’étais perdu.

Oui, mais mon voleur ? Abandonné à mes propres ressources, dans une région qui ne m’était pas très familière, je ne devais pas espérer le rejoindre.

— Bah ! tentons le coup, me dis-je, et restons. La partie est difficile à gagner, mais si amusante à jouer ! Et l’enjeu en vaut la peine.

Et, comme on nous priait de renouveler provisoirement nos dépositions, je m’écriai :

— Monsieur le commissaire, actuellement Arsène Lupin prend de l’avance. Mon automobile m’attend dans la cour. Si vous voulez me faire le plaisir d’y monter, nous essaierions…

Le commissaire sourit d’un air fin :

— L’idée n’est pas mauvaise… si peu mauvaise même, qu’elle est en voie d’exécution.

— Ah !

— Oui, monsieur, deux de mes agents sont partis à bicyclette… depuis un certain temps déjà.

— Mais où ?

— À la sortie même du tunnel. Là, ils recueilleront les indices, les témoignages, et suivront la piste d’Arsène Lupin.

Je ne pus m’empêcher de hausser les épaules.

— Vos deux agents ne recueilleront ni indice, ni témoignage.

— Vraiment !

— Arsène Lupin se sera arrangé pour que personne ne le voie sortir du tunnel. Il aura rejoint la première route et, de là…

— Et de là, Rouen, où nous le pincerons.

— Il n’ira pas à Rouen.

— Alors, il restera dans les environs où nous sommes encore plus sûrs…

— Il ne restera pas dans les environs.

— Oh ! oh ! Et où donc se cachera-t-il ?

Je tirai ma montre.

— À l’heure présente, Arsène Lupin rôde autour de la gare de Darnétal. À dix heures cinquante, c’est-à-dire dans vingt-deux minutes, il prendra le train qui va de Rouen, gare du Nord, à Amiens.

— Vous croyez ? Et comment le savez-vous ?

— Oh ! c’est bien simple. Dans le compartiment, Arsène Lupin a consulté mon indicateur. Pour quelle raison ? Y avait-il, non loin de l’endroit où il a disparu, une autre ligne, une gare sur cette ligne, et un train s’arrêtant à cette gare ? À mon tour je viens de consulter l’indicateur. Il m’a renseigné.

— En vérité, monsieur, dit le commissaire, c’est merveilleusement déduit. Quelle compétence !

Entraîné par ma conviction, j’avais commis une maladresse en faisant preuve de tant d’habileté. Il me regardait avec étonnement, et je crus sentir qu’un soupçon l’effleurait. — Oh ! à peine, car les photographies envoyées de tous côtés par le parquet étaient trop imparfaites, représentaient un Arsène Lupin trop différent de celui qu’il avait devant lui, pour qu’il lui fût possible de me reconnaître. Mais, tout de même, il était troublé, confusément inquiet.

Il y eut un moment de silence. Quelque chose d’équivoque et d’incertain arrêtait nos paroles. Moi-même, un frisson de gêne me secoua. La chance allait-elle tourner contre moi ? Me dominant, je me mis à rire.

— Mon Dieu, rien ne vous ouvre la compréhension comme la perte d’un portefeuille et le désir de le retrouver. Et il me semble que si vous vouliez bien me donner deux de vos agents, eux et moi, nous pourrions peut-être…

— Oh ! je vous en prie, monsieur le commissaire, s’écria madame Renaud, écoutez M. Berlat.

L’intervention de mon excellente amie fut décisive. Prononcé par elle, la femme d’un personnage influent, ce nom de Berlat devenait réellement le mien et me conférait une identité qu’aucun soupçon ne pouvait atteindre. Le commissaire se leva :

— Je serais trop heureux, monsieur Berlat, croyez-le bien, de vous voir réussir. Autant que vous je tiens à l’arrestation d’Arsène Lupin.

Il me conduisit jusqu’à l’automobile. Deux de ses agents, qu’il me présenta, Honoré Massol et Gaston Delivet, y prirent place. Je m’installai au volant. Mon mécanicien donna le tour de manivelle. Quelques secondes après nous quittions la gare. J’étais sauvé.

Ah ! j’avoue qu’en roulant sur les boulevards qui ceignent la vieille cité normande, à l’allure puissante de ma trente-cinq chevaux Moreau-Lepton, je n’étais pas sans concevoir quelque orgueil. Le moteur ronflait harmonieusement. À droite et à gauche, les arbres s’enfuyaient derrière nous. Et libre, hors de danger, je n’avais plus maintenant qu’à régler mes petites affaires personnelles, avec le concours des deux honnêtes représentants de la force publique. Arsène Lupin s’en allait à la recherche d’Arsène Lupin !

Modestes soutiens de l’ordre social, Delivet Gaston et Massol Honoré, combien votre assistance me fut précieuse ! Qu’aurais-je fait sans vous ? Sans vous, combien de fois, aux carrefours, j’eusse choisi la mauvaise route ! Sans vous, Arsène Lupin se trompait, et l’autre s’échappait !

Mais tout n’était pas fini. Loin de là. Il me restait d’abord à rattraper l’individu, et ensuite à m’emparer moi-même des papiers qu’il m’avait dérobés. À aucun prix, il ne fallait que mes deux acolytes ne missent le nez dans ces documents, encore moins qu’ils ne s’en saisissent. Me servir d’eux et agir en dehors d’eux, voilà ce que je voulais et qui n’était point aisé.

À Darnétal, nous arrivâmes trois minutes après le passage du train. Il est vrai que j’eus la consolation d’apprendre qu’un individu en pardessus gris, à taille, à collet de velours noir, était monté dans un compartiment de seconde classe, muni d’un billet pour Amiens. Décidément mes débuts comme policier promettaient.

Delivet me dit :

— Le train est express et ne s’arrête plus qu’à Montérolier-Buchy, dans dix-neuf minutes. Si nous n’y sommes pas avant Arsène Lupin, il peut continuer sur Amiens, comme bifurquer sur Clères, et de là gagner Dieppe ou Paris.

— Montérolier, quelle distance ?

— Vingt-trois kilomètres.

— Vingt-trois kilomètres en dix-neuf minutes… Nous y serons avant lui.

La passionnante étape ! Jamais ma fidèle Moreau-Lepton ne répondit à mon impatience avec plus d’ardeur et de régularité. Il me semblait que je lui communiquais ma volonté directement, sans l’intermédiaire des leviers et des manettes. Elle partageait mes désirs. Elle approuvait mon obstination. Elle comprenait mon animosité contre ce gredin d’Arsène Lupin. Le fourbe ! le traître ! aurais-je raison de lui ? Se jouerait-il une fois de plus de l’autorité, de cette autorité dont j’étais l’incarnation ?

— À droite, criait Delivet !… À gauche !… Tout droit !…

Nous glissions au-dessus du sol. Les bornes avaient l’air de petites bêtes peureuses qui s’évanouissaient à notre approche.

Et tout à coup, au détour d’une route, un tourbillon de fumée, l’express du Nord.

Durant un kilomètre, ce fut la lutte, côte à côte, lutte inégale dont l’issue était certaine. À l’arrivée, nous le battions de vingt longueurs.

En trois secondes nous étions sur le quai, devant les deuxièmes classes. Les portières s’ouvrirent. Quelques personnes descendaient. Mon voleur point. Nous inspectâmes les compartiments. Pas d’Arsène Lupin.

— Sapristi, m’écriai-je, il m’aura reconnu dans l’automobile tandis que nous marchions côte à côte, et il aura sauté.

Le chef de train confirma cette supposition. Il avait vu un homme qui dégringolait le long du remblai, à deux cents mètres de la gare.

— Tenez, là-bas… celui qui traverse le passage à niveau.

Je m’élançai, suivi de mes deux acolytes, ou plutôt suivi de l’un d’eux, car l’autre, Massol, se trouvait être un coureur exceptionnel, ayant autant de fond que de vitesse. En peu d’instants, l’intervalle qui le séparait du fugitif diminua singulièrement. L’homme l’aperçut, franchit une haie et détala rapidement vers un talus qu’il grimpa. Nous le vîmes encore plus loin : il entrait dans un petit bois.

Quand nous atteignîmes ce bois, Massol nous y attendait. Il avait jugé inutile de s’aventurer davantage, dans la crainte de nous perdre.

— Et je vous en félicite, mon cher ami, lui dis-je. Après une pareille course, notre individu doit être à bout de souffle. Nous le tenons.

J’examinai les environs, tout en réfléchissant aux moyens de procéder seul à l’arrestation du fugitif, afin de faire moi-même des reprises que la justice n’aurait sans doute tolérées qu’après beaucoup d’enquêtes désagréables. Puis je revins à mes compagnons.

— Voilà, c’est facile. Vous, Massol, postez-vous à gauche. Vous, Delivet, à droite. De là, vous surveillez toute la ligne postérieure du bosquet, et il ne peut en sortir, sans être aperçu de vous, que par cette cavée, où je prends position. S’il ne sort pas, moi j’entre, et, forcément, je le rabats sur l’un ou sur l’autre. Vous n’avez donc qu’à attendre. Ah ! j’oubliais : en cas d’alerte, un coup de feu.

Massol et Delivet s’éloignèrent chacun de son côté. Aussitôt qu’ils eurent disparu, je pénétrai dans le bois, avec les plus grandes précautions, de manière à n’être ni vu ni entendu. C’étaient des fourrés épais, aménagés pour la chasse, et coupés de sentes très étroites où il n’était possible de marcher qu’en se courbant comme dans des souterrains de verdure.

L’une d’elles aboutissait à une clairière où l’herbe mouillée présentait des traces de pas. Je les suivis, en ayant soin de me glisser à travers les taillis. Elles me conduisirent au pied d’un petit monticule que couronnait une masure en plâtras, à moitié démolie.

— Il doit être là, pensai-je. L’observatoire est bien choisi.

Je rampai jusqu’à proximité de la bâtisse. Un bruit léger m’avertit de sa présence, et, de fait, par une ouverture, je l’aperçus qui me tournait le dos.

En deux bonds je fus sur lui. Il essaya de braquer le revolver qu’il tenait à la main. Je ne lui en laissai pas le temps, et l’entraînai à terre, de telle façon que ses deux bras étaient pris sous lui, tordus, et que je pesais de mon genou sur sa poitrine.

— Écoute, mon petit, lui dis-je à l’oreille, je suis Arsène Lupin. Tu vas me rendre, toute de suite et de bonne grâce, mon portefeuille et la sacoche de la dame… moyennant quoi je te tire des griffes de la police, et je t’enrôle parmi mes amis. Un mot seulement : oui ou non ?

— Oui, murmura-t-il.

— Tant mieux. Ton affaire, ce matin, était joliment combinée. On s’entendra.

Je me relevai. Il fouilla dans sa poche, en sortit un large couteau et voulut m’en frapper.

— Imbécile ! m’écriai-je.

D’une main, j’avais paré l’attaque. De l’autre, je lui portai un violent coup sur l’artère carotide, ce qui s’appelle le « hook à la carotide »… Il tomba, assommé.

Dans mon portefeuille, je retrouvai mes papiers et mes billets de banque. Par curiosité, je pris le sien. Sur une enveloppe qui lui était adressée, je lus son nom : Pierre Onfrey.

Je tressaillis. Pierre Onfrey, l’assassin de la rue Lafontaine, à Auteuil ! Pierre Onfrey, celui qui avait égorgé Mme Delbois et ses deux filles. Je me penchai sur lui. Oui, c’était ce visage qui, dans le compartiment, avait éveillé en moi le souvenir de traits déjà contemplés.

Mais le temps passait. Je mis dans une enveloppe deux billets de cent francs, avec une carte et ces mots : « Arsène Lupin à ses bons collègues Honoré Massol et Gaston Delivet, en témoignage de reconnaissance. » Je posai cela en évidence au milieu de la pièce. À côté, la sacoche de Mme Renaud. Pouvais-je ne point la rendre à l’excellente amie qui m’avait secouru ? Je confesse cependant que j’en retirai tout ce qui présentait un intérêt quelconque, n’y laissant qu’un peigne en écaille, un bâton de rouge Dorin pour les lèvres et un porte-monnaie vide. Que diable ! Les affaires sont les affaires. Et puis, vraiment son mari exerçait un métier si peu honorable !…

Restait l’homme. Il commençait à remuer. Que devais-je faire ? Je n’avais qualité ni pour le sauver ni pour le condamner.

Je lui enlevai ses armes et tirai en l’air un coup de revolver.

— Les deux autres vont venir, pensai-je, qu’il se débrouille ! Les choses s’accompliront dans le sens de son destin.

Et je m’éloignai au pas de course par le chemin de la cavée.

Vingt minutes plus tard, une route de traverse, que j’avais remarquée lors de notre poursuite, me ramenait auprès de mon automobile.

À quatre heures je télégraphiais à mes amis de Rouen qu’un incident imprévu me contraignait à remettre ma visite. Entre nous, je crains fort, étant donné ce qu’ils doivent savoir maintenant, d’être obligé de la remettre indéfiniment. Cruelle désillusion pour eux !

À six heures, je rentrais à Paris par l’Isle-Adam, Enghien et la porte Bineau.

Les journaux du soir m’apprirent que l’on avait enfin réussi à s’emparer de Pierre Onfrey.

Le lendemain, — ne dédaignons point les avantages d’une intelligente réclame — l’Écho de France publiait cet entrefilet sensationnel :

« Hier, aux environs de Buchy, après de nombreux incidents, Arsène Lupin a opéré l’arrestation de Pierre Onfrey. L’assassin de la rue Lafontaine venait de dévaliser sur la ligne de Paris au Havre Mme Renaud, la femme du sous-directeur des services pénitentiaires. Arsène Lupin a restitué à Mme Renaud la sacoche qui contenait ses bijoux, et a récompensé généreusement les deux agents de la Sûreté qui l’avaient aidé au cours de cette dramatique arrestation. »

Retour à l’index des Podcasts, livres audio & romans-feuilletons

Ce blog est dofollow !